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Jacques Drouin et l’écran d’épingles : Une histoire d’amour

31 août 2021

Dans l’interview qu’il avait accordée à Marcel Jean et moi en 2009 pour la revue 24 images, Jacques Drouin expliquait qu’il avait eu la chance d’arriver à l’écran d’épingles sans avoir subi l’influence directe et intimidante d’Alexandre Alexeïeff et Claire Parker. En effet, Drouin n’avait pas assisté à l’atelier qu’avait donné le couple célèbre à l’ONF en 1972 et qui avait donné lieu à un documentaire réalisé par Norman McLaren. Il avait vu l’écran d’épingles miniatures de l’ONF lors de la Rétrospective mondiale du cinéma d’animation à Montréal en 1967 et avait découvert Le nez, d’Alexeieff, à New York. Quand il rencontre René Jodoin au début des années 1970 pour un stage à l’ONF, l’atelier a déjà eu lieu. Le jeune Jacques annonce à Jodoin qu’il souhaite s’initier, lors de son stage, à l’écran d’épingles. Le résultat de ces expériences a été Trois exercices sur l’écran d’épingles d’Alexeïeff-Parker.

L’écran d’épingles a accompagné Jacques Drouin durant toute sa carrière. Refusant de s’enfermer dans une zone de confort qu’aurait pu délimiter son premier film marquant, Le paysagiste, il a conçu chaque nouveau film comme un défi : intégration de la couleur et de techniques mixtes (L’heure des anges, coréalisé avec Bretislav Pojar), de la narration (Ex-Enfant, Une leçon de chasse).

Puis, en 2004, il termine son dernier film, Empreintes. Nous savions tous, à l’époque, que c’était le film de préretraite de Jacques Drouin. J’avais perçu ce court métrage comme l’expression d’un amour passionnel. Ici, l’écran d’épingles est mis en évidence et Jacques se filme (et s’anime) lui-même. Empreintes est un film SUR l’écran d’épingles, et Jacques en est le protagoniste et aussi l’illusionniste. (Drouin reprend une figure qui était courante à l’époque du cinéma d’animation muet – pensons à Winsor McCay —, celle de la main de l’artiste grâce à laquelle les images se mettent à bouger « magiquement ».)

Jacques Drouin nous présente ici les possibilités fabuleuses et encore inexplorées du célèbre appareil, signant une œuvre pleine de fulgurances, ouvrant sur toutes sortes de perspectives. C’est aussi la relation quasi charnelle entre l’artiste et l’outil qui frappe dans ce court métrage, comme une dernière étreinte (titre du film de Justine Vuylsteker réalisé sur un des écrans d’épingles du CNC restaurés par Drouin). La musique qui accompagne le film est Les barricades mystérieuses, de François Couperin, un classique du clavecin. L’écran est, en effet, une barricade bien mystérieuse. Et le clavecin et l’écran d’épingles sont des objets métalliques dont la fabrication et la perfection résultent d’un savoir-faire ancien. La façon dont la pièce de Couperin est remixée, voire triturée, fait écho à la façon dont Drouin entraîne son outil dans des avenues inédites.

J’avais eu l’honneur d’écrire sur Empreintes pour 24 images en 2004. Je terminais mon texte sur ces mots : « Nous pénétrons dans un monde dont les éléments obéissent aux lois d'une énigmatique mais parfaite cosmogonie. Nous avons quitté le musée. Nous sommes dans le ventre de l'écran d'épingles. »

Au fil de sa carrière, Jacques Drouin a quelques fois pris ses distances avec son outil, collaborant à des projets d’autres cinéastes, pour mieux y revenir. Après ce baiser d’adieu, il a laissé des artistes être à leur tour victimes de l’ensorcellement de l’écran d’épingles : Michèle Lemieux (au Québec), Justine Vuylsteker, Nicolas Liguori, Clémence Bouchereau (en France). À La bande vidéo, à Québec, qui vient d’acquérir un écran fabriqué par Alexandre Noyer, c’est encore le souvenir de cette passion amoureuse qui plane encore et qui inspire sûrement Alexandre Roy. Jacques Drouin a largement contribué à démocratiser – et à faire aimer – l’écran d’épingles.

Marco de Blois

Vous pouvez visionner le film Empreintes de Jacques Drouin, ici, sur ONF.ca.